jeudi 28 février 2008

Nouvelle complète

De Waterloo à Katmandou (Version finale)


Le lion de fonte, au sommet de sa butte, dressa l’oreille et tourna la tête en direction de Waterloo. Mais personne ne le remarqua. Son ouïe venait de capter un bruit familier: celui d’une Golf GTI, gris métallisé. Elle venait de stopper dans l’allée qui menait au double garage de la villa familiale. Julien en descendit, un classeur sous le bras et prit soin de verrouiller la voiture.
Il était dix-neuf heures, un pâle soleil d’avril entamait son coucher. Nulle lumière dans la maison sauf dans le cabinet médical et la salle d’attente de son père. Il entra par la porte privée et rejoignit immédiatement l’étage.
L’aménagement intérieur de la villa lui permettait d’accéder directement à son studio sans avoir à passer par les parties communes de l’habitation. Il ouvrit la porte de son domaine : vaste pièce avec coin à dormir, au centre son bureau face à une fenêtre qui partait du sol pour rejoindre le plafond, glissée savamment derrière une des poutres de la charpente. Derrière le bureau, une bibliothèque bien garnie : romans policiers, espionnage, classiques de la littérature française imposés par les programmes de l’athénée, bandes dessinées, et surtout une impressionnante collection d’œuvres philosophiques. Les auteurs y promenaient l’amateur à travers le temps, de l’Antiquité grecque au vingtième siècle, et à travers l’espace, de l’Europe à l’Orient dont la sagesse des ouvrages séduit aujourd’hui bon nombre d’Occidentaux. Enfin, des planches réservées aux classeurs des cours Solvay : mathématiques, sciences, droit commercial, etc., et des ouvrages de référence.
Bien sûr, il n’avait pas tout lu, mais les œuvres achetées grâce à son argent de poche, si largement dispensé par son père qu’il aurait pu s’offrir des objets bien plus précieux aux yeux du premier venu, attendaient leur heure pour être dévorées de A à Z.
Au fond de la pièce : un salon en cuir blanc, un bar. Entre le bureau et le salon, un piano, blanc lui aussi, un quart queue.
Tout au fond de la pièce, une porte s’ouvrait sur une salle de bain aux accessoires en marbre et aux carrelages crème agrémentés pour certains d’hippocampes bruns.
L’ordre régnait dans le cocon de Julien car ce fils de privilégiés avait le goût de l’harmonie. Il avait choisi lui-même les couleurs de son nid : murs gris taupe, tentures dans des tons orange mordoré, moquette beige. Quelques tableaux glanés aux puces, aux couleurs vives, donnaient vie au décor.
Julien posa son classeur puis s’assit au piano et joua la sonate «Clair de lune » de Beethoven, de circonstance en cette fin de journée.
Un bruit venant du rez-de-chaussée le sortit de sa rêverie. Il descendit. Le living était éclairé et son père le traversait de son pas énergique.
- Salut Fiston. Quoi de neuf ? Et tes cours ?
Julien s’apprêtait à dire : « Super » mais le docteur Antoine de Genet, toujours pressé, était déjà dans la cuisine et n’écoutait plus. Il était habitué à ce que son fils ne lui posât aucun problème et, de surcroît, il était continuellement absorbé par son travail de médecin et de directeur de divers laboratoires. Ce soir, il s’absentait à nouveau pour un conseil d’administration. Il emporta quelques papiers et disparut à l’étage.
« Putain, papa ! Tu ne changeras donc jamais ! J’ai parfois l’impression d’être un fantôme ou une vitre. C’est à peine si tu me vois. Je vais devoir t’envoyer des cartes postales. Peut-être y répondras-tu ? Enfin la réussite professionnelle ça prend du temps, ça mange son homme. Pauvre papa, il en fait trop ! ».
Julien sourit et se dirigea vers la cuisine. Il ouvrit la porte du frigo : « Ah ! ici au moins, on délivre du courrier, le facteur passe presque tous les jours ! Il dépose même des mots d’amour : « Mon Chéri, tu trouveras dans le surgélateur un râble de lièvre sauce poivrade (provenance Delhaize, bien entendu, pensa Julien in petto).Bon appétit ! Maman ».
« Salope ! Il fait nuit maintenant. Les parties de tennis sont terminées. Madame se tape une bonne bouffe avec ses copines ! »
Les pensées irrespectueuses de Julien furent arrêtées net. Une clé titillait la serrure et le pêne se rétracta, il s’ensuivit l’ouverture de la porte extérieure et l’entrée d’une tenue de jogging rose habitée par une sémillante quadragénaire au chef décoloré et bouclé, ornement le plus remarquable de cet édifice ambulant.
Julien sursauta : "Tiens la mère bien-aimée ! ".
- Bonsoir Maman.
- Bonsoir, mon Chéri.
Baisers simultanés et peu chaleureux, plutôt un léger effleurement des épidermes, accompagnèrent cette prise de contact.
Ondulant du croupion, Catherine jeta négligemment son «Louis Vuitton » dans le sofa et s’y écroula à sa suite.
- Quelle journée ! Je suis exténuée !
Julien afficha un rictus à peine perceptible.

Catherine ouvrit un magazine de luxe où s’étalaient des mannequins aux tenues les plus extravagantes.
- Qu’en penses-tu, mon Chéri, ? Vais-je opter pour un look dandy ou lady, ou bien ethnique ou high-tech. ?
- Et pourquoi pas un ou deux exemplaires de chacun ? Ou un sac de patates revisité par Jean-Paul Gaultier ? ricana Julien.
- -Julien, s’il te plaît, tu ne me prends jamais au sérieux.
« Elle en a de ces expressions ! Prendre au sérieux ses fariboles et autres billevesées. Tu m’écœures, Maman ! Comment papa peut-il la supporter ? Il est vrai qu’il brille par son absence ! »
Plutôt que de poursuivre cette conversation stérile, Julien alluma la TV.
Des canapés blancs disposés en U, on pouvait suivre toutes les chaînes télévisées possibles. L’écran plasma passait des sitcoms imbéciles aux reportages les plus pointus en des images parfaites de réalité.
Julien s’assit près de sa mère, un bouquin entre les mains. Il aimait regarder la TV et lire en même temps ; souvent l’écriture l’emportait sur l’image.
C’était l’heure des informations mais Catherine n’en avait cure, elle hésitait maintenant entre le maxi sac de Sonia Rykiel et la pochette de cheville Chanel, une nouveauté incontournable.
- Que penses-tu, Julien, de la pochette Chanel, rouge à pois blancs ? Eliane en mourra de jalousie.
- Super, M’man.
Pendant ce court dialogue, le regard de Julien fut attiré par les informations de l’écran. Son cœur s’accéléra. A côté de la réalité criante des images, la vie feutrée de sa demeure. Sur l’écran, des voitures qui sautaient à Bagdad et des rigoles de sang ; à côté, sur une console de marbre blanc, vingt-quatre baccarats qui explosaient d’un rouge flamboyant et sensuel. Sur le plasma, des visages égarés d’enfants de couleur, les yeux écarquillés, de la morve au nez ; sur l’un des bras du sofa, un Bleu des Chartreux aux yeux d’or et au pelage soyeux et luisant. Sur la scène du monde, des sans-papiers squelettiques plaqués au sol par une grève de la faim, sur la table de salon, une vasque débordant de fruits exotiques.
La nausée submergea Julien. Il essaya de continuer sa lecture, «le Prophète » de Khalil Gibran. Il commençait la page 36 de l’édition de Poche. Une phrase frappa son esprit : « Vous donnez bien peu lorsque vous donnez vos biens. C’est lorsque vous donnez de vous-même que vous donnez vraiment. »
« Secoue-toi, Julien, s’admonesta-t-il, voilà que tu tombes dans le mysticisme ! ». Mais le malaise indéfinissable qui l’assaillait si souvent refit surface d’une façon violente. Il lui sembla que la pièce se déformait, que les meubles tournaient comme un manège infernal et discordant. Il essaya de se rassurer en regardant sa mère mais son visage lui envoya la réplique de la figure effrayante du «Cri » de Munch.
Julien était au bord de l’évanouissement. Il parvint à se lever et alla boire un verre d’eau. Il venait de vivre un profond ébranlement et pourtant rien ne paraissait s’être passé. Catherine feuilletait toujours sa revue.

La soirée était déjà bien entamée et Julien crut bon d’aller attendre son père à la sortie du laboratoire. Il s’esquiva discrètement et fit démarrer sa Golf tous phares éteints en libérant seulement le frein à main pour profiter de la légère pente qui menait à la rue. Il mit le moteur en marche sur la route. Le labo n’était qu’à un quart d’heure de chez lui et quand il y arriva, des fenêtres étaient encore éclairées. Quelques personnes quittaient l’établissement. Julien s’était garé dans l’ombre au fond du parking. Il savait que son père sortirait le dernier pour vérifier la fermeture des armoires, des portes, des lumières.
Il le voyait si peu ce père qu’il admirait. Il espérait le convaincre d’aller prendre un verre avec lui et de discuter de son état de fatigue. Après tout, n’était-il pas aussi médecin ?
Le temps s’étirait, les membres du Conseil d’Administration continuaient de quitter les lieux. Soudain tout s’éteignit à l’étage. Julien sortit de sa voiture et fit quelques pas en direction de l’entreprise. Le parking s’était vidé. Il ne restait que la Jaguar du paternel. Quand sa carrure apparut dans l’ouverture de la porte d’entrée, Julien reçut le second coup de massue de la soirée. Antoine de Genet n’était pas seul. Ce qui en soi n’aurait rien eu de surprenant, s’il n’avait tenu étroitement enlacée son interlocutrice dont Julien ne distinguait que la chevelure ondulante et dénouée, et le tailleur moulant. Antoine, tout à sa conversation amoureuse, n’avait pas remarqué la présence d’une tierce personne dans la cour. Antoine et l’inconnue s’embrassèrent d’une façon qui ne prêtait pas à confusion.
Julien recula prudemment dans l’ombre où il avait garé sa voiture.
Antoine et la créature descendirent les marches du perron, s’engouffrèrent dans la Jaguar et disparurent dans la nuit. Il était dix heures trente.
N’avait-il pas rêvé ? . Ses yeux ou son imagination ne le trahissaient-ils pas ? Mais la réalité des lieux ne lui permettait pas de mettre sa vision en doute. Malheureusement, ce baiser adultère venait bien d’avoir lieu. Abasourdi, tétanisé, Julien reprit un peu ses esprits et après un moment d’abattement, il quitta le parking en trombe. Il roula sans but, faisant crisser les pneus, ne sachant ni que faire, ni où aller.
Au fond, sa vie devait paraître couler aux yeux des autres comme un long fleuve tranquille. Les fées s’étaient penchées sur son berceau lui prodiguant : santé, beauté, cocon familial, luxe, intelligence. Mais tout cela n’était qu’un miroir aux alouettes.
Il le pressentait depuis quelques années déjà : un mal latent s’était installé en lui, insidieusement, surgissant sans prévenir par un beau jour de soleil et disparaissant sans raison apparente. De cette douleur indéfinissable, lancinante, ricanante, ancrée au fond des entrailles, jamais il n’avait parlé. Il était persuadé que le mal passerait avec le temps. D’ailleurs, sa santé physique n’en était pas altérée et personne, même son médecin de père, ne décelait quoi que ce soit. Mais ce soir-là, la douleur explosa : une nausée violente le prit, bien qu’il n’eût rien à régurgiter ; un tremblement irrépressible agita son corps ; un vertige le déstabilisa un moment ; la peur d’un danger imminent mais inconnu dilua son venin dans ses veines.
Il accéléra. Il lui fallait un remontant.
Le «Bivouac de l’Empereur » était encore ouvert. Il gara sa voiture, s’installa dans le bistrot presque désert et but Blanche sur Blanche afin que le malaise s’atténue.
Il regarda par la fenêtre. Dans l’obscurité de la nuit, il devina la silhouette du lion. Elle vacillait. En fait, le lion de fonte ne titubait pas. Il venait de lever la tête et de pousser un rugissement rageur. Mais nul ne l’entendit !


Antoine tournait les pages de son agenda. Il s’étonna de la date : « Le 28 juin, déjà ! ».Son dernier patient, un hypochondriaque logorrhéique venait de déverser son flot de doléances habituel et Antoine lui avait prescrit une liste de remèdes pour s’en débarrasser au plus vite. Il remit un semblant d’ordre sur son bureau et, soulagé de terminer enfin une journée fatigante, pénétra dans le salon, l’eau à la bouche, à l’idée de se servir un whisky sec. Soudain son attention fut attirée par une enveloppe blanche de grande taille, objet insolite sur la table de verre et de laiton garnie d’objets précieux ramenés de diverses vacances. Ce qui lui meurtrit la vue, c’est l’inscription qui figurait sur ce courrier : « A mes parents ». Sa femme, toujours obnubilée par ses revues et déjà bien bronzée, semblait n’avoir rien remarqué : ni son mari, ni l’enveloppe. Antoine s’empara du papier et fébrilement ouvrit cette étrange missive. Le contenu en était laconique mais lui étreignit le cœur :«Mes chers Parents,
Je vous quitte. Je suis recalé à Solvay, deuxième session complète. J’ai besoin de réflexion. Ne vous faites pas de souci pour moi.
Julien. »
Un fourmillement désagréable envahit les membres d’ Antoine, son cœur se mit à battre la chamade ,de la sueur étoila son front, un cri lamentable et peu original sortit de sa gorge desséchée, franchit ses lèvres : « Catherine, lis ça ! » Catherine le regarda ébahie.
Pourtant, le printemps avait respecté les exigences de son calendrier : les œufs avaient éclos ouvrant la voie à de joyeux pépiements, les bourgeons s’étaient métamorphosés en feuilles, les fleurs avaient exhalé leur parfum au moment opportun, le ciel avait dispensé tour à tour brise tiède et pluies encore glacées. Antoine n’en était pas moins tétanisé.
.
Le soir de l’incroyable découverte au labo, Julien était rentré tant bien que mal chez lui et avait disparu dans son studio pour cuver sa bière.
Quant à cette sombre journée, il y penserait plus tard. Les coups de tête n’étaient pas son genre. Il lui fallait laisser mûrir la décision qui, en fait, germait déjà en lui avant ce soir maudit. Il n’avait donc pas changé son train-train habituel dans la demeure familiale, mais dans les tréfonds de son subconscient, une métamorphose s’était mise en route.

Si le printemps semblait bien ordinaire pour certains, il ne l’était pas pour Mado. Hutoise d’origine, elle avait acheté aux abords de Huy une ancienne maison dont le jardin couvert de fleurs et d’arbrisseaux dégringolait tout en couleurs vers la Meuse. Il faut dire qu’une main complice des floraisons, amie des buissons, veillait à l’épanouissement de son petit monde végétal. Madeleine Lecomte, tante paternelle de Julien, voyait peu son neveu. Catherine et Antoine lui rendaient rarement visite et l’éloignement n’avait guère permis au jeune homme de se rendre chez elle de sa propre initiative. Mais à ses dix-huit ans, la situation avait changé : il possédait son véhicule. Les mystères de l’empathie avaient tissé entre Julien et Mado des relations inattendues, chaleureuses, tendres, inaltérables aussi, malgré la rareté des rencontres. Petit, Julien avait eu quelques occasions de séjourner chez cette parente éloignée, quand Catherine et Antoine s’absentaient pour quelques jours. Ils trouvaient alors tante Mado bien intéressante ! Plongé dans son désarroi, Julien pensa à elle.
Mado - Madonne…, petit nom aux consonances douces - était une femme volontaire et intelligente. Elle avait enseigné quarante ans dans un athénée de Liège. Licenciée en philologie classique et en langues orientales, elle avait donné des cours de grec et de latin et par ce biais avait aussi imprégné ses élèves de philosophie et de sagesse. Sa personnalité, ouverte, sensible, tolérante avait fait bien des adeptes parmi ses étudiants qui, pour certains, étaient restés en contact avec elle, au-delà de la retraite.
Le téléphone sonna chez madame Lecomte.
- Allô, tante Mado ?
- Julien ! C’est bien toi ! Quelles nouvelles après tout ce temps ? Comment vas-tu ?
- Mal, tante Mado.
- Mal ? Que puis-je faire pour toi ?
Ces mots avaient fusé sans qu’elle réfléchisse, sans connaître les raisons des difficultés de son neveu, ignorant dans quoi elle pouvait s’impliquer. Elle pensait d’abord à l’autre qui souffrait. Elle était comme ça, Mado, un génie de l’intelligence du cœur.
- Est-ce que je peux venir aujourd’hui chez toi ?
- Tout de suite si tu veux, et tant que tu veux ! Roule prudemment, mon petit Julien. Je t’attends.

Dans l’heure Julien arriva. Dans la cuisine, une bouilloire sifflotait et les fragrances du thé au jasmin n’allaient pas tarder à envahir le salon. La sonnette retentit et c’est un Julien en pleurs qui se jeta dans les bras de Mado.
Une fois installé au salon, il expliqua sans préambule les événements qui avaient jalonné sa première année universitaire.
- Mais nous voilà fin juin, dit Mado, qu’as-tu fait depuis la soirée où tu es allé au labo jusqu’à ce jour ?
- Je suis resté à la maison, comme si de rien n’était. J’ai séché une partie des cours. J’ai guindaillé avec mes copains qui pour d’autres raisons que moi avaient leur année foutue. J’ai même flirté, Mado, en désespoir de cause car je ne suis pas prêt à tomber amoureux et la plupart des filles ne cherchent qu'à’s'envoyer en l’air. Oh ! Pardon Mado.
Mado ne sourcilla pas : elle en avait entendu bien d’autres.
- Mais, à la longue, les guindailles, tu sais… Alors je me suis dit que j’étais au fond du trou et que les choses ne pouvant aller plus mal, j’allais forcément remonter la pente. Tu sais, Mado, sans vouloir faire le cuistre, je me suis souvenu de la phrase de Voltaire : « Les choses vont mal ? Il faut s’en occuper ! ». Puis j’ai pensé à toi.
- C’est déjà un bon début ! Tu es ici chez toi et tu sais que j’ai une chambre d’amis toujours prête.
- Merci, Mado. Je vais chercher mes bagages
Après ces retrouvailles, Mado proposa une promenade au bord de la Meuse. Le temps ensoleillé s’y prêtait.
- Tu vois, Julien, ce fleuve qui court tranquillement vers la mer. Il ne doute pas de son chemin. Pourtant il a dû creuser les terres, les roches pour faire son lit. Nous sommes tous comme lui. Ouvre le chemin à ta propre rivière, réfléchis avec obstination. Comme la Meuse, tu arriveras à construire ta destinée.
Julien prit Mado par l’épaule, l’embrassa furtivement et ils continuèrent leur promenade en silence.
Sur son cône de verdure, le lion trônait immobile. Il scrutait en vain l’horizon. Personne en vue. Son cœur de fonte se serra..

Le lendemain matin, une odeur de lard frit, d’omelette, de café chatouilla les narines de Julien et l’encouragea à sortir prestement de son lit. Il arriva décontracté dans la cuisine où Mado s’affairait.
- Bonjour, tante Mado, dit Julien en l’embrassant sur les deux joues.
- Tu as bien dormi, mon grand ?
- Comme un ange.
- Quel calme ici ! Pas d’électricité dans l’air au moins ! Quel régal tu m’as préparé ! Tu me prends pour un ogre ?
- Pas du tout ! Pour un homme en pleine croissance qui n’a pas dû trop bien manger ces derniers temps.
Julien ne se priva pas et engloutit plus qu’il ne s’en serait cru capable, tout en bavardant avec Mado.
Il pleuvait ce jour-là.
- Zut, Mado, quel temps de chien ! Je sens que je vais "cocooner »
- Quant à moi, j’ai quelques courses à faire à Huy. Je te confie la maison et Miss Molly.
Mis Molly, une chatte de gouttière tigrée, gris et noir, au ventre blanc, ronronnait dans le divan.
- OK. Mado ! Je pense que Miss Molly ne me posera pas trop de problèmes.

La table débarrassée, la cuisine rangée, Mado s’éclipsa. Julien flâna dans le salon. Miss Molly ouvrit un œil dédaigneux et poursuivit son somme. Julien s’approcha de la bibliothèque : que de livres ! Il semblait que Mado les collectionnait depuis une éternité. Y trônaient les auteurs grecs et latins en langue ancienne, Dante en italien, Cervantes en espagnol. Mado connaissait-elle toutes ces langues ? Des ouvrages d’art : peintres occidentaux, calligraphies orientales. Un livre retint l’attention de Julien : « Le Moine et le Philosophe » de Matthieu Ricard et Jean-François Revel. Il en lut la notice : l’opposition entre la philosophie orientale et la pensée occidentale, le spirituel et le matérialisme ! Intéressant !
Julien s’installa et se mit à lire, avec voracité, le dialogue entre le fils, chercheur en génétique cellulaire («Tiens », se dit Julien, « il aurait pu diriger un labo comme mon père ! ») , moine bouddhiste, bras droit du Dalaï Lama, et son père, journaliste et penseur athée. Le choc entre l’Orient du monachisme et du spiritualisme et l’Occident déchristianisé et matérialiste. Génial, pensa Julien, que ces deux-là puissent se parler sereinement. Quelle ouverture d’esprit, quelle tolérance !
Il lut avec avidité et transposa les antinomies sur le plan de son vécu, bien que la comparaison soit quelque peu boiteuse. Sa mère, chrétienne de tradition avait imposé à Antoine le mariage à l’Eglise, puis, pour Julien, le baptême et la communion. Antoine était libre-penseur et athée. Le plus honnête intellectuellement était son père car Catherine ne pratiquait pas, bien qu’elle fréquentât beaucoup le clergé, et adulait plutôt le «Veau d’or » générateur de confort.
Julien était interloqué. Après quelques chapitres, les fondements de son propre problème étaient posés : qui suis-je ? Il avait mis le doigt sur ce mal-être qu’il traînait avec lui depuis des mois. De quel côté de la balance pencher ? Si Julien avait dépassé l’âge de la crise d’adolescence, il n’en était pas vraiment sorti. Il aimait sa mère, mais elle l’avait déçu par sa supeficialité et son égoïsme. Elle ne l’avait certainement pas mené sur le chemin de la foi. Quant à son père qu’il admirait tant, il semblait lui échapper sans cesse, lui aussi lancé dans une course au pouvoir que procure l’argent. Cet étalage de richesses commençait à lui donner la nausée. Il aborderait la question avec Mado.
Vers 12h30, celle-ci revint chargée de victuailles. Julien n’entendit rien tant sa lecture l’absorbait. Mado ouvrit la porte du salon les bras chargés.
- Ohé ! Tu peux m’aider ?
- Oh excuse-moi, tante Mado, je ne t’ai pas entendue rentrer.
- Mais à quoi es-tu donc si occupé ?
- J’ai piqué un livre dans ta bibliothèque. Regarde !
- Ah ! Très révélateur ! La discussion d’un père et d’un fils aux idées divergentes.
- Oui, mais au moins, eux, il discutent, ils confrontent leurs points de vue . Mado, il faudra que nous parlions un jour métaphysique ensemble.
- Pas de problème, mon petit Julien mais avant, portons ces paquets à la cuisine.
- Tu crois en Dieu, Mado ?
- La réponse n’est pas si simple et ne tient pas en un mot. De toute façon, ma vérité ne sera jamais la tienne et elle cita un proverbe tibétain : "Chercher le bonheur en dehors de nous, c’est comme attendre le soleil dans une grotte orientée au nord ». Mais on peut toujours t’aider !
Tout en déjeunant, ils discutèrent philosophies et religions. L’impulsivité de la jeunesse emportait Julien et, subitement, il s’écria :
- Mado, j’ai une idée géniale !
- Je me méfie des idées de ce genre !
- Ce livre m’a donné une envie du tonnerre, hypersensass !
- Bon. Dis toujours !
- Ce type, ce Ricard, il est trop chouette : généticien et moine ! Voilà : j’ai deux mois de vacances devant moi. J’aimerais partir au Népal faire un trekking de monastère en monastère. Ca me changerait des revues de mode et des problèmes de labo.
- D’accord, d’accord, Julien mais des voyages pareils, ça ne s’improvise pas.
- Mado, je suis un habitué de la montagne. Depuis mon enfance, j’ai fait des balades, des ascensions dans les Alpes. J’adore les paysages d’altitude et l’effort à fournir pour découvrir des points de vue à couper le souffle.
- Mais enfin, l’Himalaya, c’est beaucoup plus haut et nettement plus loin!
- On y monte par paliers ! Et puis, je veux voir les sanctuaires bouddhistes, une autre civilisation.
Les idées de Julien tourbillonnaient. Il voulait tout, tout de suite, résultat peut-être de son éducation d’enfant gâté. Il était pressé de vivre, de décider de sa propre expérience. Après des mois d’abattement, il avait trouvé un but, il voulait commencer une recherche sur le monde, sur lui-même aussi.
- Quel emballement subit, dit Mado. Tu me donnes le tournis. Mais ce projet n’est peut-être pas si fou qu’il ne paraît. Cependant, je vois se profiler un problème : le financement de cette expédition !
- Ah, oui ! Je perdais un peu de vue cette réalité, répondit Julien un peu penaud.
- Ce que tu perds aussi de vue, c’est que ta tante Mado est «une orientaliste » et qu’elle t’aime. Après tout, je n’ai pas d’enfants, je n’ai qu’un seul neveu et les expériences de jeunesse n’ont pas leur pareil ! Je t’offre ce voyage, Julien ! Reste à l’organiser.
- Oh, tante Mado, c’est trop cool, tu es une vraie fée !
- Non Julien, je n’ai rien de surnaturel. Je suis surtout heureuse de t’offrir ce que moi-même je n’ai jamais pu réaliser. A travers toi, je matérialise mon rêve. Tu me raconteras !

A partir de là, les événements se précipitèrent. Julien consulta Internet. Des possibilités de séjours dans les monastères népalais étaient réalité. De plus, ces randonnées et séjours dans l’Himalaya profitaient au parrainage d’enfants déshérités. Mado, qui régressait vers ses rêves de jeune femme, et Julien, qui rêvait au futur, furent emballés. En peu de temps, le voyage vers Katmandou, Shéshèn, centre de retraite fréquenté par Matthieu Ricard, fut réservé.
Restait maintenant à prévenir Antoine et Catherine. Julien leur téléphona.
- Allô ! Antoine de Genêt à l’appareil.
- Salut, papa.
- Julien ! D’où téléphones-tu ? Tu nous as fait une de ces peurs !
- Peu importe où je suis, papa. Je veux simplement te dire que je vais bien mais que je pars pour plusieurs semaines dans l’Himalaya.
- Dans l’Himalaya ? Es-tu tombé sur la tête ? Que diable vas-tu faire là ?
- T’inquiète, papa. C’est ma décision, je suis majeur. Nous en reparlerons quand je reviendrai.
- Mais tu vas passer ici chercher tes affaires, prendre de quoi faire ta valise, des chandails, des bonnets… ?
- Cool, papa. Je n’ai pas besoin de tout cela, je me procurerai ce qu’il faut sur place.
- Et ta mère, tu y as pensé, elle est folle d’inquiétude !
- Je vous embrasse, papa.
Julien raccrocha.
Les ondes sonores percutèrent les tympans particulièrement sensibles du fauve de la butte. Sa crinière frissonna. Le front de l’animal se plissa.

Le départ de Julien était prévu pour le 16 juillet. Il lui fallait se préparer et donc se documenter sur son lieu de destination. Il décida de faire un saut à Bruxelles.
- Mado, je pars pour la journée, je vais à Bruxelles m’acheter quelques livres sur le Népal et le bouddhisme.
- Dans quelles librairies comptes-tu aller ?
- Chez Libris et aussi au centre Dzogchen, si j’ai le temps.
- C’est une bonne idée. Passe une bonne journée. A ce soir, Julien.
- A ce soir, Mado. Il l’embrassa et sortit.

L’Avenue de la Toison d’or n’était pas particulièrement bondée en ce début d’été. Beaucoup de Bruxellois avaient déjà déserté la capitale pour s’envoler vers la destination de leurs vacances. Comme le temps était estival, les terrasses de café accueillaient une clientèle bavarde et souvent rieuse. Tandis que Julien longeait l’une de celles-ci, il entendit crier son nom.
- Julien, qu'est-ce que tu fous là ?
C’était Vincent, un de ses copains de fac. Un guindailleur qu’il avait beaucoup fréquenté en fin d’année alors qu’il brossait presque tous les cours. Vincent, intelligent, mais peu motivé par les études, était l’Organisateur pour les sorties et autres festivités. Toujours coiffé de sa penne universitaire, il était attablé devant un coca quand il reconnut son compagnon d’études et de bistrots.
- Ah ! Vincent ! Quelle surprise ! Je suis venu à Bruxelles faire quelques achats.
- Encore des fringues de chez Armani sans doute ?
- Charrie pas ! Je suis venu m’acheter des bouquins.
- Des bouquins ? Tu vas présenter une seconde sess. ?
- Pas du tout ! Je pars pour le Toit du Monde.
- Le Toit du Monde ?
- Oui, l’Himalaya, le Népal. J’ai besoin d’info sur ce pays et aussi sur le bouddhisme.
- Ben ça alors ! Et quand pars-tu ?
- Dans quinze jours.
- Ah bon !
Vincent n’avait pas l’air emballé. Il était plutôt songeur.
- Qu’est-ce qui ne va pas ? dit Julien. Ne fais pas cette tête, je reviendrai.
- Ce n’est pas ça.
- Mais quoi alors ?
- Ecoute, Julien, ça fait plus d’une semaine que j’essaie de te joindre. Ton GSM est fermé en permanence. J’ai téléphoné chez toi et tes parents m’ont dit que tu étais parti sans laisser d’adresse.
Julien lui expliqua brièvement les circonstances de son départ.
- Tu es bizarre Vincent, quand on était à la fac, on ne se côtoyait pas en dehors de notre vie d’étudiants. Et tout à coup, tu sembles ne plus me lâcher les baskets !
- Bon, Julien, te fâche pas. C’est pour la bonne cause. Je vais t’expliquer. Tu connais Florence.
- Bien sûr, il n’y a que trois filles dans notre année et c’est la seule qui ne soit pas bégueule.
- Florence est malade. Très malade. Elle est atteinte d’une leucémie.
- Mon Dieu !
- Tu sais que son père a planté sa mère il y a trois ans et que celle-ci travaille comme hôtesse de l’air. Elle a pu prendre un congé mais elle ne peut abandonner son poste. Florence est seule, mon vieux, ni frère, ni sœur, ni cousins. Alors quand j’ai appris ça, j’ai battu le rappel des copains. Nous nous relayons pour aller la voir et lui soutenir le moral.
- Où est-elle ?
- A Saint-Luc. Et elle ne va pas en sortir de si tôt.
Julien s’assit à côté de Vincent. Un flash traversa son esprit, comme celui qui déroule la vie d’un accidenté en quelques secondes. Florence ! A la peau satinée et rosée, au sourire que creusaient deux fossettes d’enfant, aux cheveux blonds contrastant avec ses prunelles foncées, pétillantes, trahissant la vivacité de son intelligence. Son corps souple et chaud, vibrant sous le sien quand ils ont fait l’amour un soir de mai. Sa voix de velours et ses mots tendres.
L’écran de sa rêverie s’éteignit.
- Quand peut-on la voir ?
- De 15 heures à 15 heures trente.
- Je veux y aller aujourd’hui, dit Julien.

Ils arrivèrent à l’heure dite à Saint-Luc. Aucun visiteur n’attendait devant la chambre de Florence.
L’infirmière leur donna un tablier vert et un masque.
- Pas plus d’un quart d’heure, dit-elle. Elle est très faible.
Sur le lit blanc, reposait Florence. Des tuyaux violaient son corps meurtri, des écrans affichaient des diagrammes mouvants, des appareils résonnaient de bips sinistres.
Vincent et Julien regardèrent d’abord la jeune fille endormie qui ne les avait pas entendus entrer.
Amaigri, son visage avait pris une teinte jaunâtre, les os des pommettes saillaient, sa bouche était pincée. A la place des cheveux dorés, un bandeau blanc enserrait la tête. Ses mains immobiles et décharnées reposaient sur le drap.
Julien ressentit un vertige. Il se maîtrisa.
- Florence, dit-il, en lui caressant doucement la main.
Les pétales mauves de ses paupières se soulevèrent laissant filtrer ses yeux noirs noyés de sommeil. Mais une lueur dans le regard s’éveilla, son sourire, désormais sans fossettes, rendit quelque vie à ce visage éprouvé. Sous le masque, Florence reconnut son copain.
- Julien ! Quel bonheur ! murmura la malade.
- Ne te fatigue pas Florence. C’est moi qui vais parler. Nous sommes là pour t’aider à guérir. Je viendrai tous les jours s’il le faut. Tu n’es pas seule, Florence. On va se battre tous ensemble et on vaincra.
Julien puisait dans son imagination les mots souvent dérisoires devant une telle détresse. Mais il savait que ce combat n’était pas vain car Florence aussi, du fond de sa souffrance, avait décidé de faire face et de ne pas se laisser terrasser par la maladie.
L’arrivée de l’infirmière interrompit l’entrevue. En sortant, Julien se retourna et il put distinguer dans les yeux de Florence comme un éclair.

Les deux garçons se débarrassèrent de leurs vêtements stériles et revêtirent leurs vestes. Ils sortirent de l’hôpital en silence. Dehors, Julien explosa.
- Putain de merde ! Cochonnerie de maladie ! Y a des tas de vieux qui ne demandent qu’à mourir et ce sont les jeunes qui trinquent !
- Calme-toi, vieux !
- Comment veux-tu que je me calme ? C’est trop dégueulasse !
- Ecoute, Julien, cette maladie se soigne et Florence n’est pas morte ! Comme tu l’as dit, on va se battre ! Que comptes-tu faire maintenant ?
- Je rentre chez Mado, j’annule mon voyage, je vais trouver un job de vacances pour rembourser les frais. Je ne laisserai pas tomber Florence ! L’Himalaya sera encore debout l’an prochain et je n’ai pas de peine à assimiler le premier précepte du bouddhisme : la compassion. A appliquer d’urgence !
- OK, Julien. Tu lui rends un grand service et ton aide sera précieuse à tous.

Les deux copains se quittèrent et Julien reprit la route de Huy. Il s’arrêta dans une station-service et téléphona.
- Allô, Docteur de Genet ?
- Oui, c’est moi-même.
- C’est Julien, papa.
- Julien ! Que je suis heureux de t’entendre !
- Est-ce que tu peux m’accorder une heure, je voudrais te parler ?
- Bien sûr. Quand tu veux. Tu sais que la maison t’est toujours ouverte.
- Merci, papa mais je voudrais te voir dans un lieu neutre. Alors, si ça t’arrange : après-demain, 20 heures, près de Saint-Luc chez «Cook and Book.
- D’accord, Julien. J’y serai.
- Merci, Papa. Je t’embrasse.
Même si Antoine de Genet avait beaucoup à se reprocher dans son rôle de père, les événements récents avaient déclenché en lui une réflexion et avaient mis en évidence son profond attachement à son fils.
Le 16 juillet, l’avion en direction de Katmandou survola la butte de Waterloo. Le fauve tourna ses regards vers le ciel.. Dans la plaine, à ses pieds, le fantôme de Cambronne errait et ses mots flottaient encore. Le vent du soir sembla murmurer : « Merde ! »


Le théâtre Volubilis ainsi que les «librairies-restaurants » de Cook and Book, étaient le fruit d’une initiative du bourgmestre de Woluwé-Saint-Lambert. Une réussite de convivialité : des espaces librairies présentés par thèmes (BD, cuisine, Livres de Poche, CD, etc.) associés chaque fois à un petit restaurant. Le décor, coloré, moderne et original, varie d’un espace à l’autre. C’est dans un coin discret des livres «Découvertes du monde » que Julien s’était installé. Arrivé un peu avant l’heure du rendez-vous, il feuilletait un ouvrage illustré sur le Népal. Antoine ne mit pas longtemps à découvrir son fils. Vêtu de façon sportive, il avait troqué le costume pour un pantalon gris et un sweat pistache sur une chemise blanche dont seul le col dépassait, mettant en valeur le hâle de son visage.
Ils s’embrassèrent chaleureusement comme s’ils ne s’étaient jamais quittés.
Aucun reproche, aucune question ne sortirent de la bouche d’Antoine. Il savait la démarche difficile et pensait que la meilleure façon de renouer avec son fils était de le laisser parler.
- Merci d’être là, papa.
Julien avait décidé de ne pas y aller par quatre chemins.
- Tu te demandes pourquoi je suis parti ? Je suis sûr que tu tiens la réponse à cette question. Tu es trop intelligent pour ne te douter de rien. Je vais être dur : tu n’as jamais été à l’écoute de mes questionnements, maman s’est retranchée dans la futilité et vos querelles de couple, bien que plutôt silencieuses, m’ont rendu la vie impossible. Ce n’est pas un acte d’accusation, c’est un constat.
- Je l’accepte, Julien, répondit Antoine préparé à comparaître sur le banc des accusés.
- Tu me connais. Je suis soumis. Longtemps je n’ai pas fait plus de bruit qu’un ver dans une pomme, mais les digues de mes refoulements ont cédé le soir où je t’ai vu avec une autre. Il ne s’agissait même pas de protéger maman. J’étais jaloux de ton avarice de connivences vis-à-vis de moi ! J’ai réfléchi quelque temps, puis, j’ai largué les amarres. Maman ne pouvait m’être d’aucun secours .
- Dis-moi quand même où tu es allé.
- Chez ta sœur, Mado.
- Et elle ne m’a rien dit !
- Tu connais ta sœur, Papa. Tu en as fait peu de cas et de plus elle est la tombe des secrets.
- C’est mon jour de vérités ! Enfin, tu n’as pas menti en disant ne courir aucun risque. Mais qu’attends-tu de moi ?
- Je serai franc et parlerai sans détours.. D’abord, je désire que nous commencions une relation d’homme à homme. Ensuite, j’aurais quelque chose de très particulier à te demander.
Julien expliqua dans les détails le cas de Florence.
- Tu es médecin, tu dois avoir tes entrées à Saint-Luc. Renseigne-toi pour savoir quelles sont les chances de survie de Florence.
- OK, Julien. Mais j’ai l’impression de n’être qu’un instrument pour toi. Tout va tellement vite. Tu n’imagines pas tout ce que tu me fais encaisser en une demi-heure à peine !
- Rassure-toi, papa. Je t’admire et je t’aime. Crois-moi, c’est difficile à dire quand on est resté des années sans vraiment se parler.
- Je vais t’aider. J’ai des confrères que je connais bien qui travaillent en oncologie à Saint-Luc. Je vais prendre contact avec eux. Rassure-toi quand même, on a fait d’énormes progrès dans la recherche pour lutter contre la leucémie. Mais, dis-moi, pourquoi veux-tu subitement partir au Népal ? Je ne comprends rien à cette décision.
- Normal, Papa. Tu es le scientifique parfait, rationnel mais sans intuition. Excuse-moi, tu as toujours mis la science sur un piédestal. D’autres que toi, comme Matthieu Ricard, généticien, ont compris qu’au-delà du tangible, du matériel, l’homme avait accès à une autre dimension.
- Cette pensée a dû m’effleurer, il y a longtemps, mais je l’ai rejetée. Il faudra peut-être que je revoie ma copie.
- Tu es formidable, Papa. Quelqu’un capable de se remettre en question à ton âge, ça ne court pas les rues !
- Mon âge ? Mon âge ? répliqua Antoine en riant franchement. Mais si Antoine riait, c’était aussi pour masquer un peu ses bleus à l’âme. On ne sort pas indemne d’une telle conversation.
La rencontre avait été fructueuse. Antoine avait tenu ses promesses et appris que le cas de Florence était parfaitement curable, mais nécessitait des soins à long terme.
Restait un point épineux pour Julien comme pour Antoine : Catherine ! Depuis longtemps, elle s’était retranchée dans un cocon tout à fait imperméable, semblait-il. Sans doute, consciemment ou inconsciemment, se protégeait-elle de quelque chose. Les discours sincères d’Antoine n’opéraient pas. A vrai dire, cette femme qu’il avait épousée par attirance physique pour sa beauté, lui conférait un prestige social. Mais elle s’était très vite avérée bornée, d’une sensiblerie exacerbée, d’un catholicisme puritain. Elle aimait son fils et son mari et se demandait ce qu’elle «avait bien pu faire au bon dieu pour en arriver là ». Elle avait bien pressenti que son couple battait de l’aile, que son fils s’éloignait et, dépourvue de ressources psychologiques et d’imagination, elle s’était réfugiée dans le tennis et les vains papotages. Elle pensait que son tort devait se trouver là.
On ne choisit pas ses parents et souvent on reste meurtri par les mauvaises relations qu’on a eues avec eux. Bien que Catherine fût de bonne foi, il n’en restait pas moins qu’une relation délétère avec Julien s’était installée. Difficile d’y remédier d’un coup de baguette magique !
Mado continua à héberger Julien mais l’encouragea à renouer avec sa mère par le biais du téléphone. Si les conversations restaient brèves, au moins un contact se rétablit.

Fin août, Florence était en bonne voie. Au fil des rencontres et des conversations, elle avait appris à connaître l’entourage de Julien qui avait, à plusieurs reprises été en contact avec madame Lavigne, la chaleureuse maman de Florence. Restait le problème de la convalescence. Mado, qui avait rendu visite elle aussi à Florence plus d’une fois, eut une idée de génie : puisque madame Lavigne manquait de disponibilités, pourquoi ne pas héberger la convalescente chez elle ou chez son frère ?
Il fut décidé d’une réunion de concertation dans la chambre de Florence. Même Catherine viendrait. Le jour «j », tout ce petit monde se rassembla, Vincent y compris. Tout se présentait pour le mieux. Florence avait repris des couleurs. Une atmosphère conviviale avait envahi la chambre d’hôpital. Même Catherine, qui n’avait cédé en rien à son look de minette, faisait preuve de bonne volonté et jetait des coups d’œil à Julien qui lui souriait enfin. Mais la malheureuse ne s’était pas aperçue que toute cette aventure avait creusé des rides sur son visage et entaché de cernes ses yeux.
Pour des raisons de proximité et de surveillance médicale, il fut décidé que Florence s’installerait chez les de Genêt dont la maison ne manquait pas de chambres. Mado viendrait de temps à autre remonter le moral des troupes et madame Lavigne pourrait voir sa fille tant qu’elle le voudrait et que son travail le lui permettrait.

Septembre pointa le bout du nez alternant périodes de chaleur et pluies glaciales. Florence poursuivait sa convalescence chez les de Genêt où elle était considérée comme la fille de la famille.
Vers la mi-septembre, Julien reprit des cours. Il n’en parla à personne, sauf à Florence. Il enjoignit à ses parents de ne le questionner en rien sur ses activités. A croire qu’il était devenu un mafioso ! Catherine et Antoine se le tinrent pour dit , déjà tout heureux de voir leur fils plus épanoui.
L’état de Florence s’améliorait de jour en jour. Antoine surveillait sa santé de près, Catherine avait repris des activités culinaires pour le bon rétablissement de sa protégée. La villa de Waterloo revivait. L’atmosphère s’était détendue et l’ambiance y avait gagné en convivialité. Le soir, après le repas pris en famille, les deux jeunes gens se réfugiaient dans le studio de Julien. Lui jouait du piano puis ils discutaient lecture ou refaisaient le monde.

Début octobre, Julien réserva une surprise à Florence. Il avait convié les copains de Solvay, madame Lavigne et sa propre famille à partager un repas au «Bivouac de l’Empereur ». Le but : fêter la progression de Florence vers la guérison et son anniversaire : vingt printemps. Le premier samedi d’octobre , toute la troupe se retrouva au lieu dit, à la grande surprise de la jeune fille pour qui le secret avait été bien gardé.
Au moment du dessert, Julien se leva et porta un toast en l’honneur de son amie.
Il en profita pour révéler le secret de ses activités tout à fait honnêtes. Emoustillé par le vin, il s’exprima sur un ton grandiloquent :
- Chers Parents, chers Amis, ! Quel bonheur d’être réunis tous autour de notre Florence pour fêter ses 20 printemps et ses pas de géant vers la guérison ! Au risque de vous décevoir, j’en profite pour lever le voile sur le théâtre de ma vie ! J’ai entrepris des études d’infirmier et des cours d’anglais intensifs. Je veux travailler dans l’humanitaire et il m’a semblé que je prenais ainsi le chemin le plus intéressant pour moi et le plus court.
Antoine et Catherine émirent quelques velléités de protestation mais leurs voix furent noyées dans les bravos et les ritournelles estudiantines : « A la tienne Etienne, à la tienne, mon vieux ! … »
Discrètement Julien prit Flo par la main, ils sortirent dans la nuit. Il lui désigna le lion :
- Bientôt, tu seras assez forte pour monter sur cette butte, et l’an prochain, à nous le Népal !
Le lion huma le vent tiède du soir. Des effluves de phéromones chatouillèrent son museau. Un frisson parcourut son corps. Jamais, l’airain ne produira ce doux phénomène !
Marie Martine Sondag

3 commentaires:

Liliane a dit…

Bonsoir Martine,

J'ai vu que tu as publié ta version définitive. Je l'ai relu mais pas encore entièrement car il m'est sauté aux yeux que tu nous présentes d'abord Mado comme une parente éloignée, soit une grand'tante paternelle et ensuite comme la soeur d'Antoine, soit la tante de Julien. Tu as encore tout le temps...
Bien à toi.

Gisèle H

Liliane a dit…

Encore moi ! pour Martine
Le passage "Le soir de l'incroyable découverte ... jusque "s'était mise en route" ne me paraît pas à la bonne place. Ce paragraphe, même s'il nécessite une petite adaptation, est utile pour justifier que Julien n'a pas réagit sur un coup de tête mais cette explication qui arrive après le passage où son père découvre la lettre le 28 juin me paraît dérangeante sur le plan de la chronologie. Qu'en penses-tu ?

Avec tout mon intérêt pour ta nouvelle !

Gisèle H.

Liliane a dit…

Tu as tout à fait raison ! J'ai changé grand-tante en tante.
Merci pour ta remarque.
Amicalement.
Martine S.